
l'occasion récente du bicentenaire de Trafalgar, j'étais
invité à donner une conférence au National Maritime
Museum de Greenwich — lieu à cheval sur le méridien
originel. L'exposition, "Nelson and Napoléon", était
particulièrement impressionnante puisqu'elle était
présentée dans un magnifique immeuble néoclassique du
très british Augustan Age (fin du XVIII
e
siècle). L'expo, où bon nombre d'objets provenaient de
musées français, était le comble de la débauche de
célébration nationale que ces messieurs les Anglais
avaient mis en scène afin de s'extasier autour de leur
grande et glorieuse victoire et de leur grand et
victorieux amiral borgne.
Rien de déconcertant en tout cela — même dans la devise
phare de l'expo "Nel-Nap" :
"L'un est mort pour sa
nation ; l'autre ne vivait que pour son empire."
Well, why the hell not ?
Je n'ai pourtant pas manqué de changer sur-le-champ
l'introduction de mon intervention, afin d'expliquer à
mon brave auditoire que leurs pairs à Paris — disons un
public assemblé aux Invalides pour entendre parler
d'Austerlitz — ne s'étonneraient point de voir la même
devise, mais en donnant à Napoléon le beau rôle, et à
l'amiral cyclope, le rôle ambigu ; car il ne faut jamais
oublier que l'Angleterre de cette époque était aussi un
empire — plus grand que l'Empire français — et que la
France était, eh bien, également une Grande Nation.
Mais, à ma surprise, sachant bien que "la France"
était "une nation de patriotes", je découvris, en
rentrant à Paris, qu'il n'y aurait point de
commémoration nationale autour d'Austerlitz, ni aux
Invalides, ni nulle part ailleurs. Il n'y aurait que la
laborieuse cérémonie annuelle assumée par les braves
cadets de Coëtquidan, aux alentours rustiques de leur
école (le cacique de la promotion retenant son droit
historique d'être Napoléon).
Bref, le gouvernement de la République a choisi de
rester cohérent avec sa politique de non-reconnaissance
des bicentenaires napoléoniens. Et ainsi, la
commémoration du plus grand fait d'armes français — la
brillante bataille qui rassembla trois empereurs et
quatorze maréchaux ou futurs maréchaux de l'Empire —
tout comme la guerre de Troie de Giraudoux, n'aura pas
lieu.
Scandaleux, non ?
Eh bien, maybe not.
Avant d'expliquer pourquoi, il faut rendre justice
aux millions de Français qui ont dû réagir de prime
abord comme l'historien étranger que je suis, et il
convient par conséquent d'exposer brièvement les
arguments qui militent pour une commémoration
officielle.
Premièrement, il est indéniable que tous les régimes
français depuis 1815 doivent énormément à l'Empereur, et
que la Ve République devrait mieux assumer
cette dette à la longue. La République ne peut pas se
figer dans la posture d'un impertinent Gavroche feignant
d'ignorer Victor Hugo.
Ensuite, dans l'esprit de "récupération de toute l'Histoire
de France" — projet cher à la génération d'Ernest
Lavisse et de sa grande histoire de France — on devrait
instituer une date limite aux rancunes idéologiques, et
"intégrer" Napoléon dans la "Nation". N'en a-t-on pas
fait autant pour Hugues Capet en 1987, quand le
gouvernement (de Jacques Chirac, d'ailleurs) a accordé
un timbre-poste au fondateur de la monarchie proprement
française à l'occasion de son millénaire ?
Enfin, sur le même registre, une commémoration
d'Austerlitz eût démontré une largeur d'esprit que la
République doit à tous ces citoyens, à commencer par son
armée — sans oublier la partie considérable de l'opinion
européenne (et mondiale) qui n'est point hostile à
l'Empereur, loin de là. De plus, la République se le
devait à elle-même, car la "République moderne," dont
parle avec une force persuasive Jean-Fabien Spitz ("Le
Monde des livres" du 25 novembre), n'est pas la
caricature jacobine de l'opinion libérale ou
réactionnaire, et elle pourrait, devrait, descendre de
son prétoire exclusif de juge.
Cela dit, l'amateur de l'histoire et de la République
françaises que je suis a décidé de sortir de l'ambiguïté
: il vote non.
Trafalgar gagnée a tout simplement sauvé l'Angleterre
d'une répétition de 1066. Une défaite à Austerlitz, en
revanche, n'aurait entraîné ni invasion ni perte de
territoire national pour la France. Austerlitz gagnée,
par contre, "a consolidé le pouvoir impérial de
Napoléon pendant une décennie". Austerlitz gagnée
fut le triomphe du modèle militariste que Napoléon
lui-même voulait dépasser pour son empire — sans parler
de nos contemporains européens, pour qui le militarisme
est vraiment (et heureusement) ringard.
Dans la perspective du passé de la République en
v.f., comme dans celle de ses valeurs — laïcité, droits
de l'homme, justice, égalité, liberté et paix —, comme
enfin dans celle de son avenir en Europe, il n'y a aucun
motif pour commémorer — on pourrait même regretter — une
victoire qui affermit un régime exerçant une domination
presque coloniale sur l'Europe, avec tout ce que cela
impliquait comme longues guerres inutiles, conscription
et lourds impôts et tarifs visant la seule santé de
l'économie française.
Que le Premier Empire ait été par ailleurs bénéfique
à ses peuples est indéniable, mais, du point de vue
républicain, les plus grands bénéfices avaient été déjà
récoltés sous le Consulat, et, s'il fallait à tout prix
commémorer quelque chose de l'ère napoléonienne, on
aurait dû choisir une date antérieure à 1805 (par
exemple, l'année du code civil).
La République a donc choisi de rester muette devant
ce bicentenaire — choix qui n'a pas dû être facile pour
certains hommes d'Etat, attachés à la gloire militaire
de leur patrie. Mais, tout compte fait, la République
française incarne plus un système de valeurs et de
pratiques qu'elle ne représente une nation de peuples.
Bien entendu, elle a une obligation élémentaire
vis-à-vis de ses peuples, mais il s'agit plutôt de
l'obligation de les former dans son propre système de
valeurs et de pratiques que de les suivre dans toute
lubie et mode. C'est-à-dire — et ici je pars du
catéchisme républicain de toujours — la République n'est
pas la nation, elle est la République ; et aussi
"moderne" qu'elle se veuille (lire : aussi apparemment
apparentée à la philosophie anglo-saxonne de "civic
humanism"), elle perd son âme si elle n'est plus
reconnaissable de par ses propres passé et valeurs.
Maurice Agulhon, grand historien du social (homme
plus républicain n'existe) écrit à propos de Napoléon :
"La Nation... il est bien temps d'écrire ce mot
magique à propos de lui !" Il a mille fois raison,
mais "la Nation" — à savoir, la société dans tous les
secteurs variés qui font la France actuelle — s'est déjà
révélée capable par toute une floraison de colloques, de
reconstitutions de bataille, et par mille autres façons
de commémorer ce bicentenaire. Puis-je faire mieux que
de citer de Gaulle : "Ses victoires... sont moins
importantes qu'on ne croit. Les victoires ne mènent pas
loin. Il faut qu'autre chose entre en jeu."
Quant à la République, elle doit à Napoléon à la fois
beaucoup moins et beaucoup plus que ce bicentenaire
d'Austerlitz. Que le "moins" (militaire, impérial) donc
reste marqué par son absence, oui — et quant au "plus",
il vous reste, à vous les Français, encore seize ans
(jusqu'au 5 mai 2021) à en découdre avec ce que lui doit
votre République : à savoir, pour explorer l'existence
continue de l'Empire dans la République.
Mais cela représente un devoir autrement important
qui ne demande pas nécessairement — au contraire, même —
la commémoration d'Austerlitz.
Steven Englund est américain. Historien, il a reçu en
2004 le Grand Prix d'histoire de la Fondation Napoléon
pour une biographie de Napoléon (éd. de Fallois, 2004).